La naissance de l’intellect; Jean-Pierre Vernant, de la pensée à la politique
Publié par Willy Duhen • le 12 avril 2010
2e partie de cette série de 3 articles consacrés à la vision de Jean-Pierre Vernant sur la pensée et la politique. Le premier article portait sur la naissance de la politique.
La Traversée des Frontières est son dernier ouvrage dans lequel il explique le rapport qu’il a pu avoir entre son sujet d’étude et sa vie.
Présentation en trois articles: 1. Naissance du Politique, 2. Naissance de l’Intellect 3. Résistance: une nouvelle Illiade?
Premier extrait sur la Naissance du Politique.
Les attitudes intellectuelles sont apparues en inventant le débat politique, en inventant un espace public et un espace commun, en faisant en sorte que le pouvoir soit dépersonnalisé et désacralisé, en inventant des formes de pensée nouvelles. À partir de là, une nouvelle approche de la responsabilité des hommes s’est développée. Ainsi, le sang versé n’est pas considéré naturellement comme une souillure qui doit relever du même châtiment; on s’efforce d’abord de savoir si cela a été fait de plein gré ou malgré soi et contraint. Cette émergence de l’intellect grec permettait de comprendre l’émergence d’un monde, de sa constitution, de sa permanence et de son changement perpétuel. J.-P. Vernant s’est efforcé, en traversant les frontières, de ne jamais se dire: « Il faut avoir été grec pour être un homme ». Il tente de mettre en lumière que le chemin pris par les Grecs était une voie possible et qu’en la prenant, ils en avaient abandonné les autres. Il aimait, pour illustrer cela, comparer les naissances de la science et de la physique entre les différentes civilisations. Chez les Grecs, les deux sont entièrement orientées vers le rationnel, l’intelligible. Ils se sont efforcés de montrer qu’il y a de l’identique, du fixe, que les mouvements des astres sont des repères, que ce qui se passe dans notre monde, où le mouvement est perpétuel et où tout est constante mutation, échappe à un savoir véritablement scientifique. Quant à eux, les Chinois, à la même époque, s’intéressent à ce qui était résonance, influences, échos, attractions… Ils ont produit une science d’un autre type, ils ont inventé des instruments et ouvert des voies dont les occidentaux n’ont eu connaissance que bien plus tard.
La solidarité que nous constatons entre la naissance du philosophe et l’avènement du citoyen n’est pas pour nous surprendre. La cité réalise, en effet, sur le plan des formes sociales, cette séparation de la nature et de la société que suppose, sur le plan des formes mentales, l’exercice d’une pensée rationnelle. Avec la Cité, l’ordre politique s’est détaché de l’organisation cosmique ; il apparaît comme une institution humaine qui fait l’objet d’une recherche inquiète, d’une discussion passionnée. La « sagesse » du philosophe le désigne pour proposer les remèdes à la subversion qu’ont provoquée les débuts d’une économie mercantile. On attend de lui qu’il définisse le nouvel équilibre politique propre à retrouver l’harmonie perdue, à rétablir l’unité et la stabilité sociales par l’ »accord » entre les éléments dont l’opposition déchire la Cité. Aux premières formes de législation, aux premiers essais de constitution politique, la Grèce associe le nom de ses Sages.[1]
L’apparition de la polis constitue, dans l’histoire de la pensée grecque, un événement décisif. Certes, sur le plan intellectuel comme dans le domaine des institutions, il ne portera toutes ses conséquences qu’à terme ; la polis connaîtra des étapes multiples, des formes variées. Ce qu’implique le système de la polis, c’est d’abord une extraordinaire prééminence de la parole sur tous les autres instruments du pouvoir. Elle devient l’outil politique par excellence, la clé de toute autorité dans l’Etat, le moyen de commandement et de domination sur autrui. Un second trait de la polis est le caractère de pleine publicité donnée aux manifestations les plus importantes de la vie sociale. On peut même dire que la polis existe dans la mesure seulement où s’est dégagé un domaine public, aux deux sens, différents, mais solidaires, du terme : un secteur d’intérêt commun, s’opposant aux affaires privées ; des pratiques ouvertes, établies au grand jour, s’opposant à des procédures secrètes. Désormais la discussion, l’argumentation, la polémique deviennent les règles du jeu intellectuel, comme du jeu politique. Le contrôle constant de la communauté s’exerce sur les créations de l’esprit comme sur les magistratures de l’Etat. La raison grecque, c’est celle qui de façon positive, réfléchie, méthodique, permet d’agir sur les hommes, non de transformer la nature. Dans ses limites comme dans ses innovations, elle est fille de la cité.[2]
Condamnation de la mètis
Il y a aussi un changement dans la hiérarchisation du savoir dans la Cité grecque classique[3]. Le savoir esclave, savoir-faire pratique, devient un savoir méprisé avec l’enracinement de la spéculatio, de la théoria. L’ancien savoir que nous trouvons aussi bien dans les textes homériques que dans ceux d’Hésiode, est ce que les Grecs nomment la mètis: cela désigne aussi bien l’intelligence rusée d’Ulysse que le savoir-faire de l’artisan, que les métamorphoses du poulpe qui se confond au rocher, ou encore qui jette de l’encre et se cache ainsi de sa proie, que les pièges posés par le chasseur pour attraper la bête. Le terme de mètis recouvre un certain type d’intelligence engagée dans la pratique, affrontée à des obstacles qu’il faut surmonter en rusant pour obtenir le succès. Cette forme d’intelligence concrète, pratique, est décentrée du champ du savoir de la Cité grecque.
La mètis ne se donne pas ouvertement pour ce qu’elle est, elle ne se définit pas dans un écrit savant, alors que la philosophie disserte sur ce qu’elle la connaissance, l’intelligence. La mètis apparaît toujours en creux, comme dans sa ruse même, immergée dans une pratique qui ne se propose pas d’expliciter sa nature ni de justifier sa démarche. Les qualités[4] qui font la mètis sont rejetées par la philosophie, elles sont effacées du domaine de la connaissance véritable et ramenées au niveau de la routine ou de l’inspiration hasardeuse, de l’opinion inconsistance ou de la charlatanerie[5]. Ses qualités deviennent même peu recommandables: Platon condamne certaines techniques de pêche et de chasse car elles développement la ruse et la duplicité, attitude qui sont aux antipodes des vertus que la Cité exige[6].
[1] Vernant, J.-P., Mythe et pensée chez les Grecs, Vol. II: La formation de la pensée positive, Paris: La Découverte, 1996, 1ère ed. Maspero, 1965.
[2] Vernant, J.-P., Les origines de la pensée grecque, Paris: PUF, 1962.
[3] Détienne, M., Vernant, J.-P., Les ruses de l’intelligence. La mètis chez les grecs, Paris, Plon, p. 9.
[4] Habilité, stratagème…
[5] Détienne, M., Vernant, J.-P., Les ruses de l’intelligence. La mètis chez les grecs, Paris, Plon, p. 9 et suiv.
[6] Platon, Les Lois.



