La naissance du politique; Jean-Pierre Vernant, de la pensée à la politique
Publié par Willy Duhen • le 30 mars 2010
Aujourd’hui, pas de droit, pas de technologie, pas de Wifi, de Google, de protection des données à caractère personnel ou de cybercriminalité, mais un partage d’intérêt face à la culture grecque antique.
Sur une série de 3 articles, je vous propose de découvrir l’un des plus grands auteur, historien, sociologue et philosophe français de l’Antiquité: Jean-Pierre Vernant.
La Traversée des Frontières est son dernier ouvrage dans lequel il explique le rapport qu’il a pu avoir entre son sujet d’étude et sa vie.
Présentation en trois articles: 1. Naissance du Politique, 2. Naissance de l’Intellect 3. Résistance: une nouvelle Illiade?
Premier extrait sur la Naissance du Politique.
Jean-Pierre Vernant était fécond. Il nous a entraîné dans ses trois temporalités: l’Antiquité, le cours de sa vie héroïque et sa pensée contemporaine. Il dessine des « frontières entre passé et présent, entre différents passés, entre l’objectivité distante du savant et l’engagement passionné d’un militant ». Tout cela pour mieux jouer son rôle de passeur (de transmetteur) vers un horizon de vérité.
La Traversée des Frontières éclaire des mythes fondateurs de notre culture, de notre préoccupation du temps et de la vie, revient sur des connaissances oubliées du XXème siècle. C’est un ouvrage qui ouvre vers la mémoire d’un homme, une remontée vers ses racines qui ont structuré sa vie.Pour décrire ce qu’est un homme, dans son avant-dernier chapitre Il doit y avoir une histoire de volonté, Jean-Pierre Vernant revient sur une correspondance avec Ignace Meyerson qui affirme que l’homme est action:
« Il y a une oscillation du courage, de l’engagement dans l’action, avec des éclipses, des reprises, des rebondissements… Or, dans la récupération et l’accroissement des forces personnelles d’un individu, l’apport d’autrui apparaît décisif. Que signifie cette nécessaire présence de l’autre dans l’affermissement de soi-même et de son vouloir? En quoi l’acte positif, le don, ce que nous recevons de l’outre ou que nous lui offrons peut-il constituer une dimension majeure d’une génétique de la volonté? »À l’écoute et à la lecture des témoignages de Jean-Pierre Vernant, on est frappé par les interférences, les glissements, les zones de recoupement entre le passé et le présent, entre les enquêtes érudites sur les temps anciens et la participation active aux luttes contemporaines.
C’est ainsi qu’au début des années soixante, il a créé un centre de recherche dont la section idéologique du Parti Communiste ne s’est pas préoccupée. L’idée était de recouper l’ensemble des champs pour se poser des questions au-delà des frontières: « Qu’est-ce la guerre? »; « Où est la politique? »; « Qu’est-ce que la souveraineté pour chacun de ses pays? ». Cette équipe de recherche était composée d’homme d’ouverture à l’affection communiste, qui pensaient qu’il fallait ouvrir le marxisme dans sa propre visée.
C’est donc à partir d’une forte influence marxiste que Jean-Pierre Vernant a essayé de comprendre comment était fabriqué un homme grec, tout en considérant que l’homme se fabrique historiquement en transformant la nature.
L’exposé voudra revenir à ces origines qui ont construit, en partie, notre monde moderne, sous l’expertise de Jean-Pierre Vernant. Ensuite, on tentera de reprendre l’expérience douloureuse de la résistance de l’érudit pour relever les similitudes avec les mythes qu’il a étudiés.
Naissance du politique
En rupture avec le discours mythique, le premier discours philosophique en garde le même substrat. La phusis ionienne cherche à établir, comme le mythe, « comment l’ordre a été établi, comment le cosmos a pu émerger du chaos ». C’est bien la notion d’origine dont il s’agit, comme dans le mythe. D’ailleurs, Vernant souligne que la pensée grecque est très loin de la pensée scientifique: il n’y a pas d’observation de la nature, pas d’expérimentation. Il faudra donc une rupture pour que la philosophie se fasse science. Il y a pour les deux approches un état de distinction originaire. Il s’agit d’une unité primordiale où les éléments ne sont pas distingués (comme dans la Genèse).
La rupture provient essentiellement du fait que les milésiens ne font intervenir dans leurs explications aucun phénomène surnaturel: tout est dans la phusis, dans la nature. C’est donc la mise en place d’une dualité nature / divinité qui rejoint un courant se développant au VIème siècle avant J.C. en Grande-Grèce, courant mystique posant une dualité corps-âme, cette dernière ayant à voir avec le divin. La réalité la plus vraie est cette réalité cachée, la phusis n’étant qu’apparence. C’est de là que naît, par exemple, la pensée de Parménide, plus tard celle de Platon: il y a une essence des choses qu’il convient de découvrir par ce que la Grèce classique appellera l’épistémè. Au-delà de ce que nous en donne notre pauvre perception, qui n’est que mouvement, il y a une essence, par exemple le monde des Idées de Platon, qui est là de tout temps et qu’il convient de percer à jour. Ce sont ces deux courants de pensée qui vont donner la philosophie grecque classique. Il y a une désacralisation du savoir qui s’autonomise de la sphère du religieux.
C’est sur ce point que l’on rejoint la politique, car elle retrace une organisation sociale de type monarchique. Au contraire, le mythe est bâti sur la souveraineté de Zeus. C’est une structure de type monarchique, avec Zeus au sommet de la pyramide qui est garant de l’ordre du monde.
Ainsi, les mythes de souveraineté ne collent plus avec les nouvelles formes politiques s’installant dans la Cité grecque Elle met en place des rapports sociaux sur un plan horizontal, et qui ne les égrène plus selon une verticalité hiérarchique. Dès le VIIème siècle, il y a une translation du pouvoir aristocratique à la polis. Le pouvoir politique se fondait sur un pouvoir religieux qui était détenu héréditairement par certaines familles. Par exemple, les xoana migrent des maisons des rois et des prêtres vers les temples de la Cité où ils peuvent être honorés par tous. C’est la naissance de la religion publique. De même, certaines familles, comme les Eupatrides à Athènes, avaient seules le pouvoir de rendre la justice. À partir e ce moment, les lois vont être rédigées, publiées et valables pour tous car elles sont codifiées. L’avènement de ces lois se passe au VIème siècle avec les lois de Solon essentiellement. Les liens de sang sont cassés, la division des individus ne se fait plus en familles, mais en unités politiques basées sur la géographie et l’habitat: les douze tribus de l’Attique.Pour Vernant, l’invention du politique se fait avec la mise en place des notions de citoyenneté et de représentativité politique: les Conseils sont élus, l’Archonte Éponyme à Athènes ou les deux rois à Sparte aussi. Le pouvoir, maintenant donné par le vote, s’est déplacé de l’ordre divin, naturel pour en faire une affaire d’hommes. Les dieux ne gèrent plus la Cité, mais c’est la volonté collective des hommes qui devient maîtresse.
L’agora, la place publique, devient le lieu de tous les débats, le centre politique de la Cité dont tous les individus sont censés être à égale distance. C’est à partir de cette représentation du social que la nouvelle image du monde va se former. Vernant illustre ceci par la théorie cosmologique du ionien Anaximandre: si la terre tient dans le ciel, c’est parce qu’elle est à égale distance de tous les éléments constituant le ciel, elle ne subit l’influence d’aucun; si les hommes tiennent sur terre, c’est parce que les rayons constituant sont égaux; ou encore, Anaximandre refuse de faire de l’eau l’archè à partir duquel s’est constitué l’univers, car c’est privilégier un élément au détriment des autres. Dans la théorie d’un équilibre donné par opposition de réciprocité, si un élément était supérieur aux autres, les autres seraient détruits par lui.
Vernant fait donc de l’émergence de la Cité grecque le moment de l’invention du politique et de celle de la philosophie qui donne une nouvelle pensée aux nouveaux rapports sociaux. Une invention, la philosophie, répond d’un lien social en train de s’effectuer. Pour Vernant, la philosophie est issue, en quelque sorte, d’un mouvement qui lui préexiste: la fonction progressive de la polis. La philosophie donne une légitimation idéologique à la démocratie, tout en accompagnant son essor. Le politique précède et est la cause de la pensée philosophique.




[...] 2e partie de cette série de 3 articles consacrés à la vision de Jean-Pierre Vernant sur la pensée et la politique. Le premier article portait sur la naissance de la politique. [...]